Gandhi Vert

Argile, Nucléaire et Verts de Terres

Cohn-Bendit & la société pollen

Par • 13 Mar, 2009 • Catégorie: Histoire

Vers «la société pollen»

«L’abeille représente une remarquable métaphore de ce que nous vivons aujourd’hui, car c’est la circulation des abeilles qui en fait la valeur. Dans cette perspective, une nouvelle écologie/économie politique s’intéressera surtout à la pollinisation qui représente entre 350 et 1000 fois plus que la valeur de l’économie marchande traditionnelle. Car l’économie s’est transformée aussi, au sens où les interactions sont devenues le cœur des activités. La plupart des choses se passent désormais dans la circulation – et non plus dans la production ou la consommation qui accompagne la production. La richesse d’une entreprise comme Google, par exemple, repose aujourd’hui moins sur ses 12000 employés et ses 300000 ordinateurs en batterie que sur le “travail” effectué par les 14 millions de personnes, qui à chaque seconde, viennent cliquer sur ses services en ligne et produisent ainsi du réseau. C’est cela le travail humain de pollinisation.

«De même, il y a quelques années que General Motors ne fait plus de profit en vendant des voitures, mais grâce aux crédits qu’elle propose à ses clients, en se payant sur les taux d’intérêt. Autrement dit, la voiture est devenue le by-product d’un crédit. Encore un exemple avec la distribution : l’essentiel des marges de Carrefour vient du crédit, et non pas de la marge prise sur les produits vendus ; le client paie en temps réel, mais Carrefour paye ses fournisseurs à quatre-vingt-dix jours. Pendant ce temps, le groupe peut rentabiliser ces sommes énormes sur les marchés financiers. L’économie matérielle est complètement contaminée par l’économie immatérielle.

«Mais l’exemple de Google ne me satisfait pas, car ce modèle économique est avant tout un aspirateur des subjectivités individuelles et des productions collectives au seul bénéfice d’une seule entreprise. Je préfère celui du logiciel libre qui est fondé sur le même principe de pollinisation mais, au lieu d’être accaparé par une seule entreprise, le produit, le logiciel, est au service de la collectivité. Il bénéficie des apports d’une multitude de programmeurs, d’utilisateurs qui, au final, aboutissent à des logiciels de meilleure qualité que des logiciels propriétaires. L’activité humaine dans une société complexe doit, tout comme la biosphère, se comprendre comme une pollinisation générale, résultant des multiples interactions créatrices de richesses. Il ne faut pas limiter la perspective à la seule production de miel vendue sur le marché. Le bourdon, par exemple, ne fait pas de miel, ne pique pas, ne sert apparemment qu’à effrayer les enfants ou les adultes un peu craintifs. Mais il pollinise aussi: il est indispensable au cycle de fécondation. À tel point que la pollinisation ne se fait plus dans les serres saturées de pesticides et de produits phytosanitaires. En somme, les bourdons sont un peu comme nos inactifs (chômeurs, retraités, étudiants) : leur production matérielle est proche de zéro, mais ils participent à la pollinisation, produisent du réseau, de l’information, du lien social. Je ne vais pas me risquer à filer la métaphore jusqu’à un modèle théorique complet, mais il me semble que la diffusion des idées, des innovations ou des mouvements artistiques et culturels, à certaines époques très fécondes de l’histoire de l’humanité, ressemble beaucoup à une pollinisation à l’échelle humaine.»

Nouvelle donne sociale

«Mais la nouvelle donne écologique est à mon sens impensable sans une nouvelle donne sociale. Les abeilles humaines doivent avoir les moyens d’accomplir leurs tâches de pollinisation. Ce qui suppose à terme de réfléchir à la mutation en profondeur de nos systèmes de protection sociale. Les pays européens se distinguent du reste du monde par leur attention à la justice sociale, au point qu’on parle souvent de l’existence d’un authentique modèle social européen. Ce modèle social doit évoluer vers une autre forme de redistribution, dissociée de la richesse produite par la production matérielle. Dans une société où l’essentiel de la richesse provient des activités immatérielles, j’estime qu’il devient primordial d’assurer une garantie d’existence à cette activité invisible, qui est à terme beaucoup plus productive écologiquement et économiquement que la production marchande. »

«Faut-il la penser comme un revenu d’existence ? A terme, peut-être. Le revenu d’existence correspond à la reconnaissance de ce principe fondamental d’organisation de la société en tant que collectivité. Et il rétribue la contribution de chacun à la pollinisation. Idéalement, il devrait donc être attribué de façon inconditionnelle et même être cumulatif avec l’exercice d’un travail rémunéré. Cela servirait de base à la mise en place d’une protection contre la pauvreté pour ceux qui n’ont pas d’emploi, et rétribuait la contribution sociale de ceux qui exercent une activité pollinisatrice non reconnue (domestique, comme élever des enfants, prendre soin de personnes âgées ou handicapées ; associative et bénévole, comme les multiples engagements qui irriguent la société civile, ou encore artistique), ainsi que pour ceux qui travaillent.»

(…)

Que faire? Petit traité d’imagination politique à l’usage des européens. Collection TAPAGE Hachette Littératures. 179 pages, 14 euros.

Lire la suite sur Liberation :
http://www.liberation.fr

Marqué comme: , , , ,

est
Email à cet auteur | Tous les Articles par

Laisser un Commentaire