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Pierre Guenancia Le Regard de la pensée

Par • 3 Mai, 2010 • Catégorie: Histoire

Un article sur le philosophe Pierre Guenancia paru dans Le Monde Avril 2010. A l’occasion de la sortie de son livre : Le Regard de la pensée. Philosophie de la représentation.

Dans la famille des philosophes, il en est de discrets. Peu soucieux de tapages, sérieux en besogne, solides, certains, comme Pierre Guenancia, n’oublient pas pour autant d’être inventifs et singuliers. Dans cette catégorie rare, peut-être en voie de disparition, il trace son sillon de pensée depuis déjà longtemps. En 1976, il publiait un premier livre, vite remarqué et estimé par les cercles savants, Du vide à Dieu. Essai sur la physique de Pascal (Ed. François Maspero), qui fut suivi de nombreuses études sur Descartes, dont plusieurs sont rassemblées dans un beau volume récemment publié par les éditions Encre Marine, Descartes chemin faisant (302 p., 29 euros).

On aurait tort, malgré tout, de ranger hâtivement ce philosophe dans la cohorte des historiens et des commentateurs érudits. Certes, il est d’abord professeur, rôle aujourd’hui décrié, mais qu’il revendique avec fierté : “Mon métier, dit-il, c’est vraiment d’enseigner aux étudiants, à tous les niveaux, les grands auteurs et les grandes philosophies du passé.” Rien d’étonnant, du coup, à ce que cet agrégé, normalien de l’ENS de Saint-Cloud, élève du grand maître que fut Jean-Toussaint Desanti, ait beaucoup enseigné : une vingtaine d’années en khâgne à Dijon, puis une grande dizaine d’années à l’université de Bourgogne, où il est notamment responsable du master de philosophie.

Malgré tout, l’histoire de la pensée ne l’intéresse qu’à une condition simple : qu’elle permette d’avoir une prise sur les questions du présent. Sur ce point, son diagnostic est sans ambiguïté : “Aujourd’hui, la philosophie, dans son enseignement comme dans sa production, est plus ou moins dans une ornière. Elle est immobilisée par un rapport écrasant à sa propre histoire, qui l’enferme dans un commentaire indéfini. Je crois au contraire qu’il est indispensable de marier l’étude rigoureuse des systèmes et l’attention aux problèmes actuels, y compris évidemment ceux qui se posent dans d’autres domaines que la philosophie.”

“MON BUT EST ÉTHIQUE”

Montrer comment des questions que notre époque croit neuves possèdent un arrière-plan historique considérable, ou bien faire voir combien demeurent ouvertes, actives, ou toujours réactivables, les interrogations d’auteurs anciens que l’on pensait figées ou caduques, telles sont pour Pierre Guenancia les tâches premières du travail philosophique. C’est pourquoi il n’a cessé, en particulier, de souligner la nécessité de lire Descartes dans ce qu’il a d’imprévu, d’inventif, de vivant – quand il s’agit pour lui de répondre à des objections qui le surprennent, ou aux questions de la princesse Elisabeth de Bohème qui le déconcertent.

En fait, qu’il s’intéresse à “l’ordre politique” dans la pensée de Descartes, à “l’intelligence du sensible” (Gallimard, 1998), à la représentation de soi ou au cosmopolitisme, c’est toujours pour répondre à une question de notre époque que ce philosophe rédige ses essais. Ainsi, c’est bien contre le repli des individus sur eux-mêmes, et contre le mépris dangereux pour le travail intellectuel, qu’il a publié récemment Le Regard de la pensée. Il y combat les illusions de l’intuition et de l’authenticité et défend la nécessité de se faire, si l’on peut dire, une idée de ce que l’on est. “Mon but est éthique : il s’agit de rompre avec la complicité envers soi-même, afin de passer du registre de la compréhension à celui de l’intellection. Se voir “comme un autre”, c’est finalement se voir en tant qu’homme plutôt qu’en tant que soi. C’est donc passer du soi, très privatif, à une aventure commune que chacun partage évidemment de son point de vue, à partir de son lieu et de son époque, mais qu’il partage malgré tout. En ce sens, la représentation de soi ouvre sur l’horizon du partage de l’existence humaine avec les autres.”

Dès lors, on ne s’étonne pas d’apprendre que Pierre Guenancia travaille actuellement à un prochain essai sur l’idée de cosmopolitisme. A ses yeux, on aplatit trop souvent cette notion cruciale. “Cosmopolitisme ne signifie pas réunion de tous les hommes dans un Etat mondial, ni même dépassement des nations. C’est trop réaliste, trop empirique. L’idée du cosmopolitisme désigne une ouverture à l’extérieur, aux autres cultures, qui renvoie en fait à l’essence toujours ouverte de l’homme.” On comprend donc mieux, au fil de ses explications, comment se conjuguent pour lui les préoccupations de notre époque et la réflexion philosophique.

En fait, il ne s’agit nullement d’une démarche forcée ni même d’une nouveauté. “La philosophie a toujours été constituée d’une attention tous azimuts au monde et aux hommes. Jamais, en fait, elle ne se désintéresse de la façon dont les hommes vivent, gouvernent et se gouvernent, se soignent ou se racontent des histoires. Sans doute le fait-elle sous une forme rigoureuse, car une démonstration philosophique n’a rien d’une simple opinion. Mais, en fait, rien n’est étranger aux philosophes. Ce sont toutes les questions humaines qu’ils doivent pouvoir aborder.” Si c’est le cas, pourquoi donc les philosophes seraient-ils dotés d’une pareille omnicompétence ? Quelle qualification les rend ainsi capables de traiter de tout ? “La pratique quotidienne des grands systèmes de la pensée fait connaître comment les concepts sont construits, comment les démonstrations s’organisent et comment la pensée se met en place.”

D’un moment passé en compagnie de Pierre Guenancia, pourquoi a-t-on l’impression de sortir ragaillardi ? Un professeur qui poursuit une oeuvre originale, un homme qui ne méprise ni l’université ni le monde qui l’entoure, un penseur qui n’abandonne pas plus la rigueur des analyses que les réalités de ses contemporains, cela devrait être fréquent chez les philosophes – mais en fait ça ne court pas les rues. Somme toute, on a l’impression de rencontrer un homme libre, qui se tient résolument à l’écart des modes et des tourbillons, pour mieux s’efforcer d’être au coeur de son temps. Voilà, comme eût dit Montaigne, qui éjouit.

Roger-Pol Droit

Source :
http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/23/rompre-avec-la-complicite-envers-soi-meme_1341434_3260.html

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http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/23/comme-un-voisin-ou-comme-un-arbre_1341435_3260.html

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